Macron face à la révolte

mercredi 12 décembre 2018
par  Lucien Farhi
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Si l’on comprend bien le discours, le Président pense, qu’en France, les riches sont trop pauvres, les pauvres trop riches, les citoyens trop libres et pas assez xénophobes... Cela nous promet un bel avenir.

François Valla

Le vent de révolte qui souffle contre Macron et sa politique ne date pas d’aujourd’hui. La seule interrogation était non pas si, mais quand allions-nous y être confrontés. Néanmoins, nous sommes tellement matraqués par la toute-puissance du système que nous croyons impossible de voir survenir un jour ladite révolte. Et voilà, subitement, qu’elle advient ! Quant à prédire si ce sera une jacquerie ou la Révolution, je ne suis pas Madame Soleil !

Quatre éléments caractérisent la situation actuelle.
• Les prémisses : une soif du lucre devenue inextinguible (cf. Le triomphe de la cupidité, , J. Stiglitz, prix Nobel d’économie).
Dans le passé, on a reproché à nos modèles mathématiques de l’économie leur simplisme : maximiser le bénéfice, en tant que fonction d’optimisation. Fi donc, comment avions-nous osé réduire l’humanité à cette caricature ? Eh bien, oui, nous ne nous étions pas tellement mépris, nous avions même sous-estimé cette réalité.

L’Etalon-Argent est devenu l’alpha et l’oméga de nos existences et cela, sur tous leurs plans, privé autant que moral. Il est désormais la mesure de nos actions, de nos désirs, de nos pensées. Un système profondément inégalitaire, aux ambitions totalitaires.

En bornant notre constat au seul plan économique, cela fait maintenant des dizaines d’années que la valeur ajoutée par les progrès de productivité se voit dévorée de manière croissante et insolente par le capital, au détriment du travail. La robotisation de l’industrie, l’informatisation des services, au lieu de se traduire par davantage de rémunération du travail et/ou par une diminution du temps de travail ont conduit, au contraire, au chômage, au travail à temps partiel, à la baisse du pouvoir d’achat, à la précarisation des travailleurs.

Les délocalisations viennent aujourd’hui aggraver cette situation. Les transferts des équipements, des services, dans les pays moins développés, pour y bénéficier autant du bas coût de la main-d’œuvre que de perspectives de marchés inouïes, se révèlent être des opérations extraordinairement juteuses. Elles signent du coup la fin du fordisme en Occident : quel besoin de bien traiter ses salariés si l’on n’a plus vraiment besoin d’eux pour acheter ses produits ? Robotisation et délocalisations, avec leur cortège de chômage et précarisation, telle est la perspective offerte aujourd’hui aux masses populaires en Occident

• Deuxième facteur : face à cette mainmise du capital sur la valeur ajoutée, est venue se greffer l’incapacité de l’Etat de la réguler ou la compenser, ne serait-ce que partiellement. Au contraire, la classe politique non seulement s’est montrée incapable d’écoute, pour ne pas parler de compassion, pour les classes populaires, mais elle s’est comportée en complice pure et simple des exactions subies par les plus faibles. Le comble a été atteint par les sarcasmes d’un Macron moquant cyniquement des chômeurs trop paresseux, selon lui, pour trouver le travail les attendant de l’autre côté de la rue, supprimant l’ISF, théorisant l’effet bénéfique pour la société des « premiers de cordée  »

Cette faillite de l’État est mise en rapport avec celle de la démocratie représentative. Il est de fait que ce système a remis le pouvoir entre les mains d’un personnel politique plus enclin à se perpétuer, qu’à remplir son mandat, plus prompt à cultiver les inégalités qu’à servir l’intérêt général. Et jusqu’ici, les partis ont été incapables d’inventer et encore moins d’expérimenter de nouvelles formes participatives de gouvernement. Comment s’étonner alors de la méfiance témoignée récemment par les gilets jaunes vis à vis de leurs propres représentants ?

• Troisièmement, le Président paie ses dettes. Eh oui, car Macron n’est pas sorti du chapeau par hasard, tout de même. Il n’est que de se rappeler le coup de main des assureurs, eux aussi en paiement d’une dette antérieure qu’ils avaient contractée vis à vis du même Macron, alors ministre de l’Économie de Hollande. Lequel Macron, en effet, leur avait offert sur un plateau le passage par leurs services en créant l’obligation pour les entreprises d’inscrire leurs salariés dans les complémentaires santé (accord dit de l’ANI), oubliant au passage que la Sécu existait et qu’elle pouvait offrir le même service pour trois à quatre fois moins cher (voir le régime complémentaire Alsace-Moselle et notre livret sur les Complémentaires, page 13). Et voir ensuite comment les mêmes assureurs s’étaient acquittés de leur dette, dans un premier temps en soutenant la candidature de Fillon, pour dans un deuxième, rallier Macron sous la houlette de l’ex PDG d’AXA, dit le « parrain » du patronat français. Après cela, Macron pouvait-il décemment faire moins que supprimer l’ISF pour des affidés tellement complaisants ? La moindre des choses…

• Enfin, quatrième et dernier facteur, circonstance aggravante et explicative pour une part non négligeable du comportement des classes dirigeantes : leur incapacité congénitale à traiter avec la révolte. Pourquoi congénitale ? Parce que ces « élites » ont été façonnées, sélectionnées, recrutées par un système stérilisateur, qui les a rendues incapables de faire front à des situations nouvelles. Le moule formateur de l’ENA et autres Grandes Écoles où se fournit la classe dirigeante est un système dans lequel on apprend à se comporter très efficacement face à un nombre restreint et répertorié de situations connues. En revanche, on est perdu si, par malheur, il s’agit d’affronter une situation nouvelle.

C’est typiquement la mésaventure advenue au même Macron, devenu le jouet de mouvements qu’il ne déchiffre plus avec les grilles apprises… Et le voilà, jurant un coup de ne jamais reculer sur la fiscalité écologique pour, trois jours plus tard, annoncer le contraire, désavouant au passage, sans la moindre élégance, son propre premier ministre envoyé au charbon pour prôner la fermeté.

Simultanément, le même Macron, toujours en retard d’une guerre, continue à s’arcbouter à sa décision d’abroger l’ISF et à sa volonté de supprimer des postes de travail dans les services publics, sans comprendre à quel point les révoltés sont excédés par l’injustice fiscale comme par le bradage de ces mêmes services publics.

En résumé,
o un système à la fois profondément inégalitaire et moralement totalitaire,
o une crise de la démocratie représentative, se traduisant par un mode de gouvernance rejeté par la population,
o une porosité maffieuse entre les plus hauts personnages de l’État et le grand patronat,
o une incapacité congénitale à concevoir des sorties de crise acceptables. Et, mieux encore – n’ayons pas peur des mots ! – inventer le monde de demain.

P.S.1
Je ne me serais peut-être pas décidé à écrire ce texte n’était-ce le documentaire La dignité du peuple, de Fernando Solanas vu récemment. Le spectacle des masses populaires réduites aux égouts et taudis, les paysans expropriés par les banques, les usines fermées. Le tout, en Argentine, pays tout de même riche, mais surtout riche en inégalités ! Le sort qui nous est promis en Europe, avec quelques années d’avance ? Mais, simultanément, quel message d’espoir et de courage que celui que nous envoient ces paysannes qui défient leurs juges, ces hommes et ces femmes qui construisent, en dépit d’effroyables conditions de vie et même d’assassinats, partages et solidarités !

P.S.2
Du rôle de la violence dans le processus de la contestation.
On aime ou on n’aime pas. Mais en fait, on n’a pas le choix, les casseurs ne nous demandent pas notre avis et parfois, ne les a-t-on pas vu agir sur ordre de l’État lui-même ! II semble que l’on soit dans une situation qui s’emballe. La violence qui se fait jour est celle qui accompagne dans l’Histoire les bouleversements révolutionnaires. On peut la désapprouver, mais on ne peut nier qu’elle ait grandement facilité l’ascension des gilets jaunes, même s’ils y sont opposés. Malheureusement, l’Histoire de la Révolution est aussi une Histoire de violence, elle qui dévore ses enfants, selon un scénario maintes fois répété. Y échapper, tout en préservant l’idéal révolutionnaire lui-même, serait un objectif digne de ce mouvement qui se veut révolutionnaire dans tous les compartiments du jeu, donc aussi celui-là. Là serait la nouveauté !

P.S.3
Je ne vais pas me lancer ici dans l’analyse de ce que sont ou ne sont pas les gilets jaunes. D’autres, plus compétents que moi, se chargent de le faire. Ce que je vois, en tout cas, c’est la propension des media à faire la part du pauvre à leurs revendications sociales, Quitte, à longueur d’antenne, à leur imputer les maux et violences dont les auteurs premiers ne sont ni les gilets jaunes, ni les casseurs, mais les provocations de l’exécutif, avec la complicité active de la représentation nationale. Et cela ne date pas de Macron, même si ce dernier a aggravé les choses, au point de les théoriser.
Car, qui a réduit à peau de chagrin l’impôt progressif sur les revenus– au point que même aux Etats-Unis, Mecque du capitalisme, sa part dans les ressources fiscales dépasse la nôtre –. ? Et pour ce faire, qui a promu, sans vergogne et depuis des années, les taxes et impôts indirects pesant indistinctement et de la même façon sur les différentes couches sociales de la population quels qu’en soient les revenus ? Et qui, enfin, a aboli l’ISF ?

Alors, quand les media entonnent, à l’unisson avec les privilégiés, l’antienne du Trop d’impôts, ou Il est indispensable de réduire nos dépenses publiques, je me félicite, a contrario, d’entendre les gilets jaunes revendiquer, non pas la baisse des impôts, mais la justice fiscale et le maintien des services publics dans les territoires ruraux !

Image ci-après : photo prise par Danielle dans le métro…

A bon entendeur... Salut !

Commentaires

vendredi 21 décembre 2018 à 22h21

Réaction Lucien Farhi aux commentaires affichés sur le site

Je voudrais d’abord tous vous remercier d’avoir pris un peu de votre temps pour lire – et pour certains, commenter – mon analyse de la crise.
Il ne me semble pas trahir votre pensée en avançant que, globalement, vous souscrivez à la proposition selon laquelle la recherche démesurée du profit est la cause première des évènements graves qui ont marqué ces dernières semaines. La précarisation des emplois, un chômage endémique, ont créé des inégalités croissantes de revenus, insuffisamment compensées par les transferts sociaux. Une fiscalité inadaptée a fait le reste.

Confrontées à cette situation – aggravée, dans les territoires ruraux comme dans les banlieues, par la dégradation des services publics –, les classes populaires ont eu le sentiment non seulement que leurs souffrances n’étaient pas prises en compte par la représentation nationale mais, en plus, qu’elles étaient objets de mépris pour les élites dirigeantes du pays. Il en est résulté une rancœur qui a fini par ruiner leur confiance en la démocratie représentative.

Je n’avais pas l’ambition d’aborder ces questions. Mais Geneviève Jacques l’a fait dans son commentaire, centré bien davantage que ne l’était mon texte, sur les gilets jaunes. Elle a eu raison. Car, si l’on cherche un fil directeur, un repère concret pour orienter et évaluer nos politiques pour les mois et les années qui viennent c’est, entre autres, dans le sort donné à ce mouvement qu’il faudra le chercher.

Je vais donc commencer par dire quelques mots des gilets jaunes, puis évoquer plus rapidement deux autres points soulevés dans vos commentaires, l’action des media et le formatage des élites.

Les gilets jaunes
En définitive, quel est l’enjeu ? Pour moi, il n’y a pas de doute : il faut tout faire pour que l’énergie qui anime la vague de fond qui secoue aujourd’hui les classes populaires soit orientée vers la bonne issue, c’est-à-dire celle de la construction d’un monde nouveau, plus égalitaire, donc plus fraternel. L’entreprise est ardue, il ne faut pas se méprendre sur la difficulté ni sur le temps qu’il faudra pour obtenir des résultats tangibles. Ce n’est pas un pari gagné, loin de là. Tout le monde sait l’hétérogénéité qui caractérise les gilets jaunes. Les tentations d’extrême droite y sont présentes, nourries par l’échec politique de la gauche au pouvoir et stimulées par les provocations maladroites du gouvernement actuel. L’arrivée au pouvoir en France d’une coalition droite/extrême droite n’est plus une hypothèse-fiction. Pouvons-nous un seul instant imaginer ce que serait notre existence quotidienne dans une France xénophobe, raciste, un État policier, une justice aux ordres, une école pervertie, les soins de qualité réservés aux plus riches, les media à la botte ? Tout doit être subordonné à l’objectif d’éviter une telle issue.

Or, il se trouve, que les classes populaires semblent se retrouver dans les comportements des gilets jaunes. Elles se retrouvent dans des personnes âgées aux maigres retraites, des caissières de supermarchés soumises à des temps partiels non choisis, des travailleurs astreints à des temps de transports démesurés, le tout avec la perspective d’un chômage programmé par les robotisations et autres délocalisations.

Alors, si l’on veut bien tenir compte de ces réalités, la première chose à changer est notre propre regard sur les gilets jaunes. Ne moquons plus l’inventaire désordonné de leurs revendications, sans parler des contradictions que certaines d’entre elles recèlent ou, pour d’autres, de leur inadéquation aux buts recherchés.

Ensuite, être accueillant pour leurs essais de démocratie directe. Par exemple, le référendum d’intérêt citoyen (RIC). Pour moi, c’est une fausse bonne idée. On sait la tendance au plébiscite que le referendum revêt dans notre pays, sans parler de l’ambigüité qu’il y a à résumer un problème complexe par un caricatural OUI/NON. Je pense, au contraire, qu’une démocratie directe commence par un apprentissage à modeste échelle. Si l’on m’avait dit que l’on allait expérimenter une tentative au niveau d’une commune, consistant en plusieurs réunions de ses habitants pour élaborer ensemble un budget communal, je serais plus rassuré, même s’il fallait attendre plusieurs années pour y arriver. Mais j’imagine que le gouvernement ne veut surtout pas encourager un processus de ce type, capable de donner vraiment des idées de démocratie heureuse et participative à la population. Cela étant, s’il n’y a que le RIC à se mettre sous la dent, va pour le RIC. Et profitons-en pour, à l’occasion des débats, faire entendre notre petite musique.

Comprenons pour l’essentiel que ce qui est grave, concernant les gilets jaunes, ce n’est pas d’être en désaccord sur telle de leurs revendication ou tel de leurs comportements, c’est de les mépriser ou même de seulement en avoir l’air. Je sais que pour d’aucuns, il est difficile d’avaler certains comportements irresponsables (comme rappelé avec raison par Jacques Vercueil à propos de la destruction de radars). Là, on touche au problème de la violence. Samy Durand-Gasselin, lui, trouve, au contraire, que le texte ne mentionne pas suffisamment la violence institutionnelle dont sont victimes les classes populaires. Je ne peux malheureusement apporter de réponse satisfaisante à aucun des deux protagonistes. Comme je l’ai dit dans le texte, j’observe cette violence, historiquement compagne indissociable des révolutions. Néanmoins, il existe des cas d’exception : Nelson Mandela n’ouvre-t-il pas la porte à l’espoir, pour ce qui est de l’avenir ? C’est tout le bien que je nous souhaite.

Passons maintenant aux deux points évoqués ci-dessus dans les commentaires.

L’attitude des media dans cette affaire. Jacques Pierre m’a reproché ma sévérité, rappelant au passage l’intérêt des articles publiés par Le Monde, Télérama et d’autres. C’est exact, je n’aurais pas dû généraliser. À ma décharge, anxieux de suivre de près le déroulement des évènements, j’ai écouté plus que de coutume France-info et vu plus que de raison BFM TV. Je ne suis pas équipé pour mesurer exactement les temps respectifs consacrés à l‘audition des différents témoins convoqués dans les tables rondes et les reportages sur le terrain. Mais je suis prêt à parier sur une complaisance plus que marquée en faveur des thèses favorables à la « Loi et l’Ordre » au détriment de tout ce qu’il pouvait y avoir de dérangeant dans les revendications des contestataires. De ce point de vue, je ne peux que manifester mon complet accord avec le commentaire apporté spécifiquement sur le sujet par Chandra Covindassamy.

Sur le deuxième point, le « formatage » de nos élites, là encore, j’ai peut-être péché par excès de sévérité. Oui, bien entendu, il existe de hauts fonctionnaires qui non seulement accomplissent leurs tâches du mieux qu’ils le peuvent, mais encore le font avec efficacité et créativité. Quant aux comportements moutonniers que j’ai voulu stigmatiser dans leurs lieux mêmes de formation, je dois dire ici, pour lever toute ambigüité, qu’ils sont au moins aussi répandus dans le secteur privé que dans la haute fonction publique.

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mercredi 19 décembre 2018 à 13h01 - par  CyberBoutros

Un grand merci, Lucien, pour ce texte que j’ai enfin trouvé le temps de lire.

Pour paraphraser tonton Georges : .
"tout est bon chez lui, il n’y a rien à jeter,
sur l’île déserte il faut tout emporter..."

Est-ce que je peux le faire suivre à des amis ?

CyberBoutros

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mercredi 19 décembre 2018 à 11h58 - par  Jacques Pierre

Quelques réflexions sur le texte de Lucien Farhi, « Macron face à la révolte »

Je suis globalement d’accord avec ton analyse sur les causes de la crise actuelle et je trouve ce texte très intéressant mais je me permettrais de faire quelques remarques, notamment sur des développements qui m’ont mis mal à l’aise je dois l’avouer.

1La première est relative aux médias dont tu dénonces dans un de tes PS la partialité et le fait qu’ils retransmettent de manière biaisée les revendications des gilets jaunes en insistant sur les violences notamment.

Si ce constat est sans doute vrai pour les médias relevant de l’audio visuel, BFMTV en tête, je pense que des journaux tels que le Monde dont je reste un lecteur assidu ou Télérama que je lis également, me semblent tous les deux donner beaucoup de points de vue objectifs en croisant les paroles des gilets jaunes et des analyses d’économistes historiens et sociologues.
Je recommande d‘ailleurs sur Télérama la chronique de Samuel Gonthier intitulé « en léger différé » qui décode avec beaucoup d’humour le discours uniforme des chaines de télévision sur ce mouvement des gilets jaunes.

On ne peut nier sans mauvaise foi que les revendications des gilets jaunes, au delà de la demande d’une plus grande justice sociale et fiscale, qui est bien sur le socle, sont assez diverses (de « Macron démission » à la contestation de la limitation à 80Kms /H sur les routes, que j’ai vue dans le Sud ouest, ou la remise en cause des modifications des contrôles techniques) et pas aussi monolithiques et rationnelles que tu l’écris.

On a aussi un peu l’impression parfois d’un inventaire à la Prévert (sans le raton laveur) et il manque à mon goût la suppression du wagon de queue dans le métro et l’extinction du paupérisme après 10 heures du soir.

D’ailleurs j’aimerais savoir quelles sont les sources d‘information fiables puisque les médias ne le sont pas.

Dernière réflexion sur ce point, il est assez paradoxal que le canal de communication préféré des gilets jaunes soit Facebook qui est un magnifique exemple de société 2.0 comme on dit et de ces entreprises mondialisées pratiquant l’optimisation fiscale.
Nul doute que cela contribue à accroitre la marge bénéficiaire de cette belle entreprise !

Pour conclure globalement les attaques envers les médias me mettent toujours mal à l’aise. Je sais que c’est devenu un exercice obligé que Mélenchon ou le Pen pratiquent avec assiduité et dont l’actuel président des Etats-Unis a fait une discipline artistique.

Mais nous avons la chance de vivre dans un pays où la liberté de la presse existe, alors ne jetons pas le bébé avec l’eau du bain.

2 la deuxième concerne ton attaque en règle des élites, Enarques et Polytechniciens en tête, mais j’imagine toutes les grandes écoles derrière ces établissements emblématiques de « l’excellence française »

Je crois que le problème de ces grandes écoles est tout autant et d’abord le fait qu’elles sont un facteur de reproduction sociale .Force est de constater que l’ascenseur social n’est pas en panne mais qu’il n’a en fait jamais fonctionné.

Et je garde le souvenir de cours très intéressants où, justement, on nous apprenait à essayer d’analyser et réagir à des situations inattendues et inhabituelles.

Nous avons beaucoup d’amis qui ont été hauts fonctionnaires notamment à la si décriée DGFIP, mais aussi dans d’autres ministéres, et ce n’étaient pas des élites bornées, mais des fonctionnaires faisant leur travail avec une très grande honnêteté et beaucoup d’implication.

Bref, pour conclure sur ces deux premiers points, le cocktail haro sur les médias et sur les élites est là aussi très à la mode (il a permis à Trump de se faire élire) et il est entonné en France par des partis qui espèrent récupérer sans aucune vergogne les dividendes du mouvement des gilets jaunes.
Je préfère quant à moi ne pas m’associer à ce chœur dont j’apprécie peu le refrain.

3 Du diagnostic aux solutions ?

Comme souvent , la première partie de l’exercice qui consiste à faire le diagnostic est relativement aisée d’autant plus que comme tu le soulignes de grands économistes Stiglitz que tu cites, mais aussi Piketty, ont très bien analysé les montées des inégalités et les risques qu’elles faisaient courir à la société et aux démocraties.

Les solutions sont plus compliquées à trouver. (Cela me rappelle quelques souvenirs de ma vie professionnelle où nous étions très bons sur l’analyse de la situation et plus discrets sur les propositions d’action)

Je n’ai pas ici la prétention de savoir ce qu’il faudrait faire mais j’avoue rester perplexe sur quelques idées mises en avant.

1 les propositions de Macron ne changent en rien le cap. Au delà du maintien de la suppression de l’ISF, on peut noter que les heures supplémentaires non « chargées » (on ne dit pas : non soumises à cotisations sociales) ou la prime de Noël traitée de la même façon, consistent à accorder des rémunérations supplémentaires qu’on exonère de leur participation aux systèmes collectifs de retraite et de sécurité sociale.
De même, l’augmentation du SMIC fait l’impasse sur tous les petits salaires situés entre le SMIC et le SMIC + 20%. Je me souviens très bien qu’Edmond Maire que j’ai côtoyé quotidiennement pendant 10 ans était pour cette raison très réservé sur la seule hausse du SMIC.
Par ailleurs, les fonctionnaires sont les grands oubliés de Macron (et peut être aussi de ce mouvement ?)

2 des idées comme le référendum d’initiative citoyenne dont on parle beaucoup ces jours ci me laissent tout aussi songeur .De tels référendums auraient-ils conduit aux évolutions majeures de notre société que sont la légalisation de l’IVG, la suppression de la peine de mort ou le mariage pour tous ?

3 l’économie sociale et solidaire, que je connais bien et dans laquelle je suis investi, essaie de développer une autre façon de produire et de répartir les fruits de la croissance, mais je crains qu’elle ne reste pour très longtemps à un stade marginal.
Elle peut d’ailleurs être soumise aux mêmes dérives que l’économie classique comme le montre l’exemple d’u important groupe d’insertion français, où un certain nombre de cadres dirigeants ont réalisé des plus-values juteuses en rachetant pour leur compte propre puis en revendant une partie du patrimoine immobilier du groupe.
E Macron a d’ailleurs pris soin d’essayer de tuer les initiatives locales en passant un sévère coup de rabot sur les emplois aidés.

4 je suis plus intéressé par certaines idées comme la taxe Tobin sur les transactions financières, le lancement d’un vrai plan de restauration de l’habitat (mais les incitations fiscales à l’isolation ont été supprimées, semble-t-il, dans le PLF 2019) ou le soutien à l’agriculture biologique (là aussi les aides aux nouvelles installations ont été supprimées)

5 un changement de système politique ?
Pour quoi et pour qui ? Pour ceux, et ils sont nombreux, qui se réclament du peuple ?
Un nouveau départ pour l’Europe comme le proposent une centaine d’économistes qui ont publié un manifeste (que je n’ai pas encore lu) sur ce thème ?

Bref, je suis très pessimiste sur les possibilités d’évolution de notre société .Et en tant que pessimiste, je pense, bien sûr, que ça peut être pire.

Jacques PIERRE

Logo de Geneviève Jacques
mardi 18 décembre 2018 à 15h52 - par  Geneviève Jacques

Merci Lucien pour cette analyse , qui enrichit les multiples articles et autres tribunes que l’on peut lire ou écouter en ce moment ( preuve que tous les médias ne sont pas à mettre dans le même bateau , cf ton PS 3 !)
A côté du diagnostic que je partage sur les causes fondamentales de ce mouvement de révolte ( règne des puissances de l’argent , soumission des gouvernements , injustices de plus en plus insupportables), il me semble qu’il y a aussi derrière cette forme inédite de "révolte populaire" ( l’Histoire lui donnera un nom) d’autres dynamiques à souligner :
- La découverte de la possibilité d’agir visiblement en citoyen par des femmes et des hommes qui se considèrent écartés, oubliés, voire méprisés par les détenteurs du pouvoir politique. Des gens qui d’habitude se taisent, ou râlent dans leur coin, qui s’enferment sur leur galères individuelles , ont commencé à se parler entre eux, et disent avoir retrouvé une place dans la société. Une dignité. Pour certains, la fraternité
- La convergence finale de toutes les protestations vers les revendications de plus de justice sociale et de plus de participation dans les décisions qui concernent leur vie. En matière de fiscalité, la revendication phare est devenue le rétablissement de l’ISF, et en matière sociale l’accès aux services publics de plus en plus défaillants. Le sentiment de trahison de l’Etat , réduit à la personne de Macron , et les déchainements de toutes sortes qui en découlent en disent long sur le malaise profond qui est rendu visible et audible par les Gilets jaunes mais qui est partagé par beaucoup d’autres
- La dernière revendication sur des "référendum d’initiatives citoyennes"( quel que soit l’avenir de cette idée !) va provoquer un remue-méninges autour des questions de participation citoyenne qui pourrait être salutaire dans notre démocratie fatiguée..
Quel que soit l’avenir à court terme de cette irruption d’acteurs issus des classes populaires ( rien ne garantit que ce sera pour le mieux) , il est plus que probable que cette "révolte" laissera des traces

Logo de Samy Durand-Gasselin
mardi 18 décembre 2018 à 10h59 - par  Samy Durand-Gasselin

Complètement d’accord sur toute la ligne. et j’ai particulièrement savouré le PS 2 sur la violence, sujet qui énerve et inquiète tous et dont la propagande du gouvernement fait ses choux gras. Avec sa mise en perspective historique et l’espoir-révolutionnaire que ce n’est pas toujours elle qui nous imposera sa loi.
Manque peut-être le rappel de la violence institutionnelle subie au quotidien par les plus pauvres et/ou défavorisés.

Samy Durand-Gasselin

Logo de Chandra Covindassamy
mardi 18 décembre 2018 à 10h27 - par  Chandra Covindassamy

Merci, Lucien. ce texte résume bien l’état actuel des choses.
Peut-être serait-il utile de faire un peu plus de place au rôle des médias plus ou moins officiels, ayant pignon sur rue et donc aux journalistes qui y travaillent. La plupart d’entre eux ont fait la courte-échelle à E.M. Depuis le début des manifestations de Gilets Jaunes, leur attitude a été condescendante voire méprisante à l’égard de cette partie de la population qui soudain devenait visible révélant du même coup la faillite absolue des grilles de lecture habituelles et l’aveuglement des dits médias. D’où une certaine rancœur, compréhensible, à leur endroit dans les attroupements. On peut espérer que quelques uns ouvriront les yeux.
Ces médias avaient eu la même attitude lors du referendum de 2005 sur le traité constitutionnel, ce qui les situe bien comme faisant partie des forces de maintien de l’ordre. Peu en ont tiré leçon mais il apparaît que le peuple, lui, n’a pas oublié.
Mais ces médias ne sont qu’un symptôme, reflet de compromis (ou compromissions) entre ordre économique et pouvoir politique. Il faut garder présent à l’esprit que nous sommes tous à ds degrés divers et qu’on le veuille ou pas pris dans ce système, cet "ordre" capitaliste, et que la moindre inflexion n’ira sans doute pas sans craquements, comme le suggère la fin du texte.

Logo de Jacques Vercueil
lundi 17 décembre 2018 à 19h04 - par  Jacques Vercueil

Quel homme sage ! Me voilà obligé de sortir de ma paresse et de te faire part de ma lecture. Je rejoins bien ton diagnostic - à fond sur le point 1, mollement sur le point 2, pas le point 4, où je trouve plus une agressivité de principe que de fondement (mais je me doute que sortant d’où je suis sorti il y a bien longtemps, je n’ai pas voix au chapitre), sans importance le point 3 qui n’ajoute au 1/ que la pointe polémique - mais je n’aime pas les gilets jaunes (j’avais écrit cela avant qu’ils saccagent les radars : je n’ai pas changé d’avis pour autant ! ). Incontestablement, ils ont exprimé un ras-le-bol que le gouvernement et la classe politique persistait à sous-estimer ; mais ce rassemblement de tous les mécontentements - à partir de la contestation d’une mesure nécessaire - a des relents de chemises jaunes : Matteo Salvini me semble avoir mieux anticipé que Macron ce dont il s’agit !

Je me demandais depuis quelques semaines comment, si j’avais l’âge que j’avais en 1968, je jugerais le mouvement... Evidemment on retrouve là le genre de processus informe, massif, revendicatif et progressivement violent qui a lancé la révolution en 1789. Comme disait récemment un rapeur recruté par un publicitaire : "Je suis comme je suis. Comment j’peux avoir tort ?" Pour paraphraser Valla, voilà qui nous promet un bel avenir !

Merci pour ce papier.

Logo de François Valla
lundi 17 décembre 2018 à 11h26 - par  François Valla

Merci de cet éclairage très pertinent.

Si on comprend bien le discours d’hier, le Président pense, qu’en France,
les riches sont trop pauvres, les pauvres trop riches, les citoyens trop
libres et pas assez xénophobes...
Cela nous promet un bel avenir.

François Valla

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